21.02.2022

« Un dialogue de sourds »

L’ONG Ilontsera porte un regard critique sur le monde de la communication et du journalisme à Madagascar. Entretien avec son executive manager.

Ilontsera est une Organisation non gouvernementale (ONG) se présentant comme un observatoire des médias et de la communication de référence. Elle porte un regard critique sur le monde de la communication et du journalisme. Entretien avec son executive manager, Mamelasoa Ramiarinarivo.

Un ministère de la Communication est-il encore utile à Madagascar au vu du virage libéral qu’il a adopté dans les années 90 ?

Mamelasoa Ramiarinarivo (M.R.) : Il serait difficile de répondre par un “oui” ou par un “non”, mais il est important de voir ce qu’il se passe dans le monde ainsi que les démarches suivies ayant abouti à la création de cette institution. Certains pays mettent en place un ministère de l’Information et de la Communication alors que d’autres pas, particulièrement ceux où la démocratie est très avancée. D’ailleurs, dans la première catégorie se rencontrent essentiellement les anciennes colonies françaises en Afrique. De nombreuses structures existent dans le domaine de l’information et de la communication à Madagascar : le Conseil supérieur de l’audiovisuel, l’autorité nationale de régulation de la communication médiatisée (ANRCM) et aussi l’Autorité de régulation des technologies de communication (Artec) ; alors qu’en dessus il y a encore les ministères : ceux de la Communication et des Postes et des Télécommunications. L’existence de toutes ces autorités aurait tendance à donner une image d’une grande restriction dans le domaine de la transmission d’informations auprès des citoyens. Selon la loi, la liberté est la règle. Au-delà, c’est l’exception. De ce fait, les autorités et le ministère pourraient être considérés par les citoyens comme des obstacles à la liberté. J’estime que le ministère de l’Information et de la Communication pourrait jouer d’autres rôles pour qu’il n’y ait pas trop d’enjeux de politique politicienne”. Cette institution devrait s’assurer que chaque citoyen puisse jouir d’un de ses droits fondamentaux : avoir des informations véridiques, justifiées et impartiales. Malheureusement, les conflits portent souvent sur la distribution de la carte de presse, l’élection des membres du bureau de l’Ordre des journalistes de Madagascar (OJM), tension entre ministère et journalistes exerçant leurs fonctions… Un ministère de la Communication est utile, mais il devrait jouer d’autres fonctions en étant très scrupuleux sur l’éthique politique. Depuis de longues années, le ministère de l’Information et de la Communication n’a toujours été qu’un simple outil au service des gouvernants.

Estimez-vous qu’un ministère de la Communication puisse constituer une problématique ?

M.R. : Pour Madagascar, la censure a pris fin depuis les années 90. Même avec la fin de la censure, le ministère de l’Information et de la Communication a continué d’exister. Au départ, cette institution s’était focalisée sur la gestion des médias publics, et avec la libéralisation, il a également pris en charge les médias privés. Ses rôles ont été définis avec la mise en place des normes légales et des règlements divers concernant la communication et la transmission d’informations. Aujourd’hui, les technologies de l’information et de la communication ont évolué. L’avènement d’internet a bouleversé les pratiques et les usages, notamment dans le domaine politique. La mainmise sur la communication et l’information a tendance à être accrue par un ministère de tutelle. Comme je l’ai souligné, au fil des années, cette institution est devenue un outil politique pour consolider le pouvoir de l’administration en place et pour limiter les adversaires politiques, qui ont, eux aussi, leurs médias. En fin de compte, tous les politiciens ont l’ambition de verrouiller ce ministère. 

Pourriez-vous avancer quels seraient ces rôles que le ministère de la Communication devrait jouer ?

M.R. : Il y a des alternatives. Durant l’administration Rajaonarimampianina, un ministère chargé de la relation avec les institutions avait été institutionnalisé. Nous pouvons noter que le ministère a d’autres fonctions, à part gérer les médias publics et privés. Au Canada par exemple, un département de dialogue citoyen est mis en place. La vraie problématique actuelle réside dans le fait que la manière de suivre et de consulter les informations est devenue “horizontale”, à cause, notamment des réseaux sociaux popularisés par internet. Tout le monde peut dire ce qu’il veut. Alors que le ministère et les différentes autorités se positionnent à “la verticale”. De cette façon, il y a toujours une certaine contradiction et un conflit quand une information officielle est publiée. Les gens peuvent alors contester les faits, essentiellement sur Facebook. Je milite pour que le ministère œuvre dans un consensus entre tous les acteurs dans le monde de la communication et de l’information, qu’il travaille davantage de manière “horizontale”. Mais de prime abord, nous devrions décider d’un commun accord si nous avons encore besoin du ministère de la Communication. Si oui, quelles en seraient les fonctions ? Cela permettrait de faire taire une bonne fois pour toutes les critiques et de mettre fin aux conflits, souvent politiques, entre les différents acteurs des médias.

Comment voyez-vous le conflit qui a entouré la mise en place de la nouvelle équipe de l’OJM ? 

M.R. : Comme nous l’avons vu, l’existence du ministère engendre toujours des conflits. Cela a été le cas depuis longtemps. De ce fait, si l’on ne change pas les bases, les conflits demeureront. Il serait inutile d’élire un nouveau bureau, car le problème repose sur la structure accentuée par l’immixtion de la politique politicienne. D’un côté, il y a ceux qui disent que l’élection n’est qu’un outil politique pour pouvoir s’accaparer de l’OJM et du monde du journalisme ; et de l’autre, il y a ceux qui brandissent la loi comme argument. Malheureusement, un dialogue de sourds demeure dans les domaines de la communication et du journalisme. 

Quelles seraient les solutions pour établir un climat apaisé dans le domaine de la communication ? 

M.R. : Comme je l’ai souligné, nous avons besoin d’une rencontre entre tous les acteurs pour régler en définitive les problèmes de l’OJM. Cependant, il ne devrait plus y avoir de compromis, le ministère doit se positionner dans la neutralité, en prenant position pour les citoyens. Les différentes structures, les autorités et les journalistes doivent également être mis au-devant de leurs responsabilités. Mais il est essentiel qu’une autorégulation s’impose. Il ne faudrait pas attendre l’application de la loi stricte pour que tous les acteurs jouent pleinement leurs rôles. Je reviens toujours sur le dialogue, car selon moi, c’est la base. La loi est la loi, mais cela dépend de la manière dont elle est appliquée. S’applique-t-elle de la même façon à tout le monde ? Est-elle impartiale ? Que l’on veuille ou non, un minimum de discipline est utile avec l’évolution de la technologie actuelle et des réseaux sociaux que les utilisateurs n’arrivent pas encore à maîtriser totalement. L’éducation aux médias dès le plus jeune âge est aussi nécessaire. Tous les usagers devraient se poser certaines questions avant tout acte : qu’est-ce que la démocratie ? Que peut-on dire ? Que peut-on partager ? Et surtout : où sont mes limites pour que je ne dérange pas la liberté d’autrui lorsque j’utilise les réseaux sociaux ?

Comment appréhendez-vous la communication au niveau de l’administration ? 

M.R. : Rappelons qu’une Loi sur l’accès à l’information attend d’être adoptée. Elle garantit que chaque citoyen et que les professionnels de la presse aient accès aux informations dont ils ont besoin. En ce moment, ce n’est pas encore le cas. Auprès de l’Administration, certaines portes s’ouvrent facilement pour des médias plus proches du pouvoir. Au contraire, si l’on n’est pas rattaché à un média qui ne navigue pas au sein de l’Administration, il sera assez difficile d’avoir accès à l’information. De ce fait, les droits fondamentaux sont bafoués. La Loi sur l’accès à l’information aurait dû être soumise auprès du parlement. Mais jusqu’ici nous attendons, alors que le besoin des citoyens à l’information augmente de jour en jour. En matière de communication, je regrette que les citoyens soient de plus en plus sceptiques quant aux “versions officielles”. Ils sont toujours dans le doute. Cette crise sanitaire liée à la Covid-19 nous en donne un exemple. Les informations sont indispensables. Or, un climat de suspicion a régné. Je vais même jusqu’à dire que cette situation a entraîné des décès. L’information et la communication sont primordiales dans la vie d’un pays. Leur gestion appartient-elle à un ministère ? Sans ministère, comment chaque citoyen pourrait-il se conformer aux règles démocratiques dans l’usage des médias et des journaux ? Ces questions se posent et incitent à la réflexion.

L'opposition: Le grand vide.

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